
Diagnostiqué.e anorexique à 24 ans, je l'ai enfin admis, j'ai dit "oui" quand on m'a demandé si je l'étais. Un diagnostique se discute parce que j'ai compris que ça se soignait.
"Est-ce que tu ne serais pas anorexique?" résonnait en moi comme quand on me traitait d'autiste, de pute ou de lesbienne. Pour moi, c'était au même niveau. Des maladies, des trucs qui me collaient aux basquettes comme une salle gueule de trans.
Quand j'ai commencé à faire la distinction entre ce qui se soignait et ce qui était identitaire, parce que la thérapie de reconversion m'a retourné le cerveau, alors je l'ai accepté.
Je n'ai pas guéri totalement, je sais, je sais que ça me poursuit, que j'aurai toute ma vie un suivis. "Patient.e à vie". Juste au cas où je replonge. Je suis instable alors parfois je ne comprends pas toujours pourquoi je me fais encors suivre puis je m'y raccroche comme un dernier espoir. Maintenant je mange mais ce n'est pas que ça l'anorexie, je l'ai sû après mais je savais déjà. On nie ton savoir, celui que tu répètes puis que tu finis par murmurer avec le corps. Dans tes gestes, dans tes effacements. "Je te vois" mais j'veux pas que tu me regardes comme ça. "Je te comprends" mais c'est pas moi avec qui tu dialogues, ce n'est pas essayer de comprendre quelqu'une d'étudier chaque parcelle d'ellui. Il faut vivre le corps. Faire vivre le corps. Je fais vivre mon corps. Redevenir la personne avant les traumatismes mais tu sais, c'est dur quand tu as vécu avec l'horreur au quotidien dans tous les recoins de la maison. La maison peut être un lieu d'écoute mais tu n'y crois pas. La maison peut être un lieu de soin mais tu n'y crois pas. La maison est devenue ton corps mais tu n'y crois plus. Ton esprit est rempli de bulles de sureté. On t'a repété à quel point tu étais fragile et sensible alors tu t'adaptes à cette croyance fondée de stéréotypes que ton cerveau va t'ordonner de suivre. Tu vis avec l'ennemi jusqu'à ce que l'autre s'imisce en toi et alors tu prends le contrôle de ta propre souffrance. Tu penses que tu gagnes alors que tu vas dans leur sens, la rebelle s'effrite, l'insubordonnée brule et meurt pour leur plaisir. Le leur et le tien, le leur et le tien. C'est faire la différence. Mais entre quoi et quoi? La différence entre moi et vous, encore?
"Comme un garçon"
Vers mes 13ans "boys don't cry" est passé à la télé et je me suis dit que cette personne à l'écran me ressemblait beaucoup. Ca m'a fait comme une nouvelle connexion, une possibilité, une réponse. Alors j'ai été chez le coiffeur avec une amie, le coiffeur nous a tendu le catalogue rempli de coupes féminines et elle a dit "non, c'est un garçon!". Cette histoire est dans mon cerveau comme une anecdote déclencheuse, une vraie pierre constructrice, une fondation mais mise bien après les décorations. Quelque chose qu'on aurait réparé, recreusé et resoudé. Une canalisation percée sous l'évier enfin trouvée.
Puis j'me suis fait.e harcelé.e à l'école, on m'insultait de mots que je connaissais à peine, dans la famille on attendait pas que j'explique de toute façon on m'écoutait pas alors "ce garçon" que j'essayais de devenir s'est enterré, s'est fait soigné puis oublié. J'ai changé d'école, j'ai essayé d'être une tout autre personne, j'ai rencontré l'alcool et beaucoup d'hommes qui m'abusaient. Ca, c'était beaucoup plus validé que tout ce que la tapette que j'étais essayait de défendre.
Maintenant j'ai 28 ans, 15ans après je suis toujours là. Et toujours trans. Un parcours ce n'est pas qu'un commencement et même avant cette nouvelle coupe de cheveux, je le savais. Je sais que c'est une réponse qu'on donne aux "experts trans" pour avoir des hormones "je l'ai toujours su", on a une liste de trucs à dire. Je ne comprends pas le genre, ça je leur dis moins. Je le comprends comme construction sociale, des conditionnements et comportements mais sinon il m'échappe. Je l'ai toujours su que je ne comprenais rien ou trop loin. Parce qu'iels étaient pas prêt.e.s pour nous.
Alors oui, les représentations sont très importantes comme dans ce film. Elles nous permettent de nous sentir moins seul.e.s, reconnu.es et visibles. Mais la visibilité sans défense c'est pas une vie. C'est plus possible de nous donner l'impression qu'on a une possibilité d'existence, une porte de sortie qui se révèle être une cage dans laquelle on nous torture quotidiennement. Ma vie n'a pas été que solitude et hétérosexualité abusive, j'ai connu de très belles rencontres, histoires d'amour queer avec des reconnaissances tangibles. Mais comment, avec les outils qu'on avait, le peu d'estime de moi que ces connards m'ont laissée et ces lois déshumanisantes, je peux vivre sereinement?
Cette race blanche dont je fais partie j'en suis assez conscient.e depuis que je suis né.e. Le lingala faisait parti des langues qui m'entouraient, on me repetait souvent à la maison que j'étais blanche. Une scène en particulier nous a frappé ma mère et moi lors d'une représentation théatrale où on m'avait fait une black face et que des larmes avaient tirés des traits blancs le longs de mes joues. Le jour aussi où mon ami noir, très jeune, enfant, m'avait demandé de lui lisser les cheveux à l'aide d'une brosse. Je me souviens qu'il avait eu très mal, me répètant que je pouvais y aller plus fort. Cette image me reste encore à ce jour très forte dans mon esprit.
Mon anti-racisme, qui est vraiment un mouvement quotiden et une réalisation nécessaire, il m'a été aussi entrainé par une grande relation que j'ai eu de 10 ans avec une personne asiatique. Néanmoins il s'avère que c'est un homme cis (donc violente. cette relation, ou cette prison, a été un véritable traumatisme pour moi dont j'ai du mal à en parler de manière positive aujourd'hui). Mais avec mon entourage, toutes les personnes que je croise au quotidien, je n'ai pas envie de perpétuer ces violences. Je ne suis bien sûr pas responsable du racisme global mais il en va de notre volonté d'amoindrir les violences dont nous sommes les acteurs journaliers. Parlez-en entre blanch.e.s, parlez de votre lignée, parlez des violences qu'iels ont commis. Parlez de votre blanchité, ne la mettez pas sous le tapis. Vous être de la race blanche. Dominante, assasinante, esclavagiste du corps de personnes dont vous avez tiré profit.
L'une des remarques que ma mère me faisait le plus était la suivante: "Dis moi, parle, communique". Les hommes par contre adoraient que je me taise et je m'y conformais par envie de plaire. Devenir cette poupée inerte dont les sales mots ne creuseront pas ces rides hideuses que les grands discours font apparaître aux jolies jeunes filles, qui le resteront éternellement si elles se suicident à 27 ans.
Je dois beaucoup à ma mère. Maintenant que je n'ai plus envie de mourir parce que j'ai choisi le lesbianisme et la dicidence radicale; c'est à elle que je veux plaire. Il y a toujours cette envie. Ce désir d'être cet.te enfant parfait.e. Mon père m'a tué, ça c'est clair. Mais ma mère veut vraiment que je vive. Car parler, s'exprimer aux autres, c'est vivre en eux. Mon existence est trop lourde pour que je la vive seul.e. Alors maintenant j'essaye vraiment de communiquer. C'est compliqué, je vous le cache pas. Je pense même qu'on galère toustes, à des degrés différents, parce que je pense pas qu'on ait toustes envie de crever après quelques mots en peu maladroits.
Peut-être ai-je envie de trop plaire, j'ai beaucoup lu ça. Oui, c'est sûr, j'ai envie que l'autre soi bien avec moi. Pas toustes parce que je pense que y a des gigas nul.le.s et que si iels sont pas dérangé.e.s par ma présence c'est que j'ai pas encore bien appris à faire comprendre ce qui me déplait. C'est très très dur ça. Dire ce qui me dérange. "Là tu me déranges" Alors que c'est la base de la révolution. Déranger l'ordre établi en le dénonçant. Mais je reste là, béat.e, en espérant que l'autre comprenne qu'iel est un cliché de conformisme dont j'énumère les caractéristiques avec les autres voix dans ma tête. On en discute, on s'engueule, on débat. Je communique beaucoup avec tout ce beau monde qui m'est apparu petit à petit. Je ne sais pas depuis quand. Peut-être à partir du moment où une persone m'a fait douter de mes propres douleurs. Peut-être quand on arrêtait pas de me dire ce que je savais déjà. Alors tu te créés un univers alternatif car tout le monde te semble con; c'est logique quand on y pense juste un peu.
L'organisation d'une journée se distingue en 2 grandes parties dorénavant: digitale/tangible.
Les deux cohabitent et se ressemblent.
Je peux choisir d'interagir avec les autres, me taire. J'y vis les mêmes peur: d'être vu.e, reconnu.e, d'être nul.le, pas assez bien, trop intense, ...
Les mêmes schémas finissent par s'y répéter.
Je termine par aller vers celleux qui me ressemblent, me comprenent; je me connecte. Nous avons maintenant 2 vies qui se chevauchent. Ce n'est plus étrange, ça fait partie de nous. On tend à comprendre l'imatérialité de nos existences. Les émotions, les sentiments, nos âmes, nos avatars, notre superficialité.
Il ne se passe pas un jour sans que je me dise à quel point je hais les hommes. Chaque pas dans la rue, chaque pattern relationnel, chaque moyen de m'aimer un peu mieux, chaque rendez-vous chez la psy, chaque amie que je vois pleurer. Il était des moments où même entendre la respiration d'un homme, savoir leur existence, me rendait la vie impossible au point de vouloir en finir tellement la compréhension et la culpabilité de mon incapicité d'agir sur la globalité de nos souffrances collectives m'écrasait. Cette boule dans la gorge que chaque geste d'emprise sur mon corps d'enfant, de fille, d'adolescente a créé me brule de l'intérieur jusqu'à descendre dans le bas de mon ventre créant ces abscès de rage.
Cette haine je l'aime. Elle m'a sauvé. La misandrie représente pour moi une de mes plus belles victoires. Elle m'a appris à fuir, à dire difficilement non, à hurler au bon moment, ne pas rester tétaniser. Ne plus avoir aucun homme dans ma vie. Ne pas les regarder, leur répondre, comprendre qu'en fait ce sont des merdes, rien d'intéressant. Ce que tu dis mon gars, je le savais à 12ans. Tourner la tête vers la meuf à coté de toi et savoir qu'elle a sûrement bien mieux à dire mais que tu prends tout le temps de parole. Elle va dire une phrase de temps en temps que je vais m'efforcer de retenir car elles vont me soigner de toute la violence que tu dégages. Tout ça, je le pense au quotidien.
Néanmoins. Pour les adelphes trans ma misandrie je l'ai nuancée. Je l'ai même ravalée.
Néanmoins. Pour la futur génération, les petits gars que je croise et qui me donne de l'espoir. Je l'ai ravalée.
Je ne suis pas leur violence. Et j'apprends tous les jours à faire avec eux plutôt que sans eux, à nouveau.
Parce que j'ai pas le choix si je fais le geste d'aller vers l'avenir. Cette haine me tuera si je l'alimente encore.